Je pénètre dans la salle réservée aux hommes. Il y a cette odeur de sueur qui suinte sur les murs. Dans un vestiaire d’homme, quelle que soit l’heure, il y a toujours un type à poil en train de se rhabiller. C’est le genre de type qui s’en fout, rien à péter, la quéquette à l’air, la serviette dans les mains, le cheveu propre et luisant. Parce que le type qui a la quéquette à l’air, il adore prendre une douche après l’effort, là, juste ici. Il pourrait, comme moi, rentrer chez lui tranquillement. Non, ce gars-là a pris un très grand sac avec toutes ses affaires de rechange, son shampoing, son peigne, son parfum, tout quoi. Il n’a pas le choix. Ce type aime aller au bout de son loisir, un loisir qui comprend la douche et l’exposition de ses roustons.
Pour ma part, je déteste me montrer nu au vestiaire des hommes. Iriez-vous montrer votre zigounette à des types en fin d’une réunion commerciale ? Ou à des clients ? Non. Alors c’est quoi le motif ? Sous prétexte qu’on pousse la même fonte, qu’on se regarde dans les mêmes miroirs, et qu’on se change dans le même club, nous serions dédouanés et aptes à observer nos glands ? Non, je dis non.
Je range mes affaires dans le placard, ferme le cadenas et glisse la clé délicatement dans mon short. Avec moi, je prends la petite serviette. Car c’est obligatoire, comme il l’est écrit un peu partout sur des feuilles A4 imprimées à l’ordinateur de l’accueil (typo Comics, corps 46), il faut poser une serviette sur les appareils pour chaque usage. Sans doute certains transpirent-ils abondamment de la raie et il y aurait eu des plaintes...
Je commence mon petit circuit, comme d’habitude par le vélo. Je positionne la selle à la bonne hauteur, observe le tableau de bord. Aujourd’hui je choisis le programme automatique. Poids. Âge. Niveau. Motivation. La machine règle elle-même la difficulté pour les 15 minutes à venir. 15 minutes à pédaler comme un con en observant le cours d’abdos fessiers qui est juste en dessous, sous mes yeux. C’est bien foutu cette salle, tout le monde voit tout le monde : c’est l’open space de la raie, sur fond de musique techno-salsa hyper rythmée, hyper forte.
J’aime observer les femmes qui sculptent leurs derrières (la la la), quel que soit leur âge, quel que soit leur destin. Elles sont venues, à l’heure, pour lutter contre la disgrâce. Courageuses mères de familles, toujours elles, qui ont un jour décidé qu’elles étaient femmes avant tout, et que leur pouvoir était entre leur cuisses. Magnifiques, elles suivent avec application les consignes de la petite prof toute mignonne, coinçant le bâton derrière la tête comme il faut, penchant le buste à angle droit, sautillant doucement, les épaules parallèles au sol... Tous ces termes qu’on entend qu’ici, sur le parquet lustré, devant ce grand miroir qui reflète la lenteur de leur efforts mais la beauté de leur lutte.
La prof d’aérobic a vraiment un trop beau derrière. Je ne cesse de me le répéter tandis que j’aborde le 5ème kilomètre. C’est normal ceci dit, c’est son job, mais quand même. Attention roulement de tambour, voici l’instant que je préfère ! La monitrice, soudain, donne l’ordre à ses vingt ouailles de se mettre à quatre pattes, sous mes yeux involontairement sollicités. Vingt-et-une paires de fesses me tendent leur évidence.
Je suis Caligula et Sade réunis, trônant sur mon harem, dompteur d’un troupeau de fesses offertes, magnifiquement moulées dans leurs tenues sur lesquelles la sueur, par endroit, révèle l’intensité de l’effort. 21 croupions de toute beauté, et de toutes les formes. J’ai repéré celle-ci, la trentaine. On sent qu’elle vient souvent... Une ligne parfaite, les cheveux attachés en queue de cheval, un petit tee-shirt qui remonte assez haut. C’est le clip d’Eric Prydz qui se joue sous mes yeux, elle en est la meneuse de revue. Elle et la prof sont des bombes tectoniques... Je pédale comme un boeuf. 10 kilomètres, cramponné à mon guidon, émerveillé de ce spectacle de chair humaine, de formes exquises et de fantasmes musclés.
Comment ça ? Non. Pas du tout je ne suis pas un cochon. Il n’y a rien d’exceptionnel ou d'anormal à admirer les courbes de jeunes femmes en plein effort. D’ailleurs, je les vois bien aussi toutes celles qui, de la même façon, jettent des petits regards en coin dans la salle de muscu, où tous les pousseurs de barres font gonfler leur biceps. Des petits regards discrets, l’air détaché, comme si de rien n'était. Mais personne n’est dupe. La salle de sport, plus que n’importe quel lieu, est le centre vital de l’observation. Observation de soi-même. Observation de l’autre, comparaison, admiration.
"Celui-ci est vraiment bien foutu, dommage qu’il ait une sale gueule. Ha ha ha... Oui mais bon, c’est vrai qu’il est bien foutu..."
Si je veux figurer dans le prochain calendrier du Stade, il ne me faut pas mollir. Je passe au rameur. A ce moment-là, une somptueuse jeune asiatique vient s’assoir juste à côté de moi, sur le rameur voisin. Elle porte des gants de pro, une tenue affûtée, l’iPod dans la culotte et le rythme dans la peau. Tic tic, elle pianote le programmeur à toute vitesse, tandis que j’en suis encore à essayer de coincer mes pieds dans la sangle. Et c’est parti. Le sosie de Lucy Liu se met à ramer à toute vitesse, le dos droit, la respiration tranquille. Je peine.
Ne pas tarder, ne pas me faire distancer. Je suis un homme, un vrai, c’est pas une petite souris qui va me la faire... Intérieurement je suis carbonisé, mais j’ai le goût de l’effort et l’orgueil sensible...
J’ai programmé 10 minutes. Ma séance se termine, la Ninja continue. Je suis bien obligé de m’arrêter. Elle a commencé avant moi et va finir après. La honte. J’arrête de ramer et respire calmement. Pour le coup, je constate qu’elle ne m’a pas regardé une seule fois, même en coin. Rien à péter. Faudrait-il donc que je montre ma quéquette pour qu’elle daigne m’apercevoir ? C’est donc ça l’esprit de cette salle ?
Je me retrouve aux ateliers. Les mecs qui sont là sont tous deux fois plus musclés. J’imagine qu’avant d’en arriver là, ils ont eux aussi vécu des phases intermédiaires. Je prends la suite de ce gars qui ressemble à Stallone mais en petit. Je pose ma serviette, me concentre, pose les mains sur les poignées. C’est un exercice pour les épaules, idéal pour commencer. MMmmmmffffff... Les trois types me regardent. Ils ne sourient même pas. Pourtant je n’ai pas décollé d’un millimètre. Le gars d’avant avait mis la barre très haut, soixante kilos je crois... Mmmmmffff... Laisse tomber, c'est trop lourd.
Sans les regarder, faussement concentré, je remets le crochet à 15, histoire d’être sûr de décoller ce coup-ci, quitte à remettre plus lourd si je me sens à l’aise. Nickel. La stratégie marche au poil et les gars retournent à leur basse besogne. Quant à moi je tremble de partout. Ce n’est rien 15 kilos quand on y pense, mais quand on n’a pas fait ça depuis dix ans et qu’on est encore un peu gris du dîner de la veille, ça tremblote dans la chique molle et on n’est pas fier.
En bas, ça continue de stepper au rythme des cris de la monitrice qui compte et un, et deux, et trois, et quatre cinq six. Les femmes ont une résistance à toute épreuve. Les quelques types qui se sont glissés dans le cours en bavent comme jamais. L’un d’entre eux a jeté l’éponge est s’est écroulé sur son tapis individuel. “Allez, Jean-Jacques !”, gueule la prof. Visiblement, Jean-Jacques est un habitué, je le soupçonne de venir ici pour de mauvaises raisons... Sacré Jean-Jacques !
Je quitte la salle après une heure d’effort. Je rentre au vestiaire pour hommes dans lequel un type à poil est en train de parler à un autre type qui se coiffe. Il a un petit zizi et je me demande pourquoi il le montre ainsi, à tout le monde. Façon de montrer qu’il s’en fout ? Peut-être ne s’en est-il pas rendu compte ? Il discute, et je l’aperçois qui se la touche par moment, comme pour vérifier sa présence ou, peut-être, tenter de lui faire gagner quelques centimètres, dans l’urgence. Je ne regarde plus, ça ne m’intéresse pas. Je ne suis pas ce genre de mec qui va à la salle de sport pour mater les autres...
Plus haut, plus fort, plus loin. Dépasser ses limites.
En cadeau, une séance d’aérobic comme on les aime...
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