Overblog Tous les blogs Top blogs Environnement & Bio
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Ce matin j'étais tranquillement assis à mon bureau, en train de préparer un dossier pour une série en développement. Ambiance après-ski, un peu gelé par le trajet à pieds, les doigts se réchauffant doucement sur mon clavier. Soudain, parmi les bruits divers et fantasmagoriques des marteaux piqueurs des gars qui détruisent l'immeuble juste contre notre bureau, j'entends l'imperceptible cri d'un cerf qu'on égorge, ou d'un cochon qu'on attache, ou d'une oie qu'on viole à plusieurs, ou de... Bref, je ne parviens pas à identifier l'origine de ce son morbide, mais une chose est sûre, cela ne colle pas. Je me pose à la fenêtre et ne constate rien de spécial. Des gens marchent, des voitures passent dans la boue neigeuse. Normal. Puis ce râle, encore.

Et là je vois, en face, de l'autre côté, une chevelure blonde sur le sol devant l'entrée de l'immeuble. Je fonce. En traversant la rue, je me dis que les ouvriers qui pulvérisent ma vie depuis un mois auraient pû bouger leurs fesses imposantes, sachant que ce ne sont pas les mots exacts que j'ai prononcés dans ma tête. Je me dis aussi que j'aurais peut-être dû prendre ma doudoune pour jouer les héros parce que si je suis embarqué dans une situation d'urgence je vais attraper la mort. Animal.

Elle est allongée sur le sol de tout son long. Blonde. Environ 38 ans. Très jolie. Elle est allongée comme dans les films, quand les protagonistes se laissent volontairement tomber dans la poudreuse pour observer les nuages. Sauf que là elle est mal. Elle a les yeux ouverts. Elle me regarde sans bouger la tête. Je me place donc au-dessus d'elle pour qu'elle puisse me voir, qu'elle ne s'inquiète pas. Je ne veux pas qu'elle se dise qu'elle va se faire dépouiller, en plus d'être devenue tétraplégique.

Moi : "Ça va ?".
Question con je sais, mais c'est une manière comme une autre d'engager une conversation avec quelqu'un de diminué.
Elle : "Je suis tombée..."
Sans blague ! Je m'étais imaginé qu'elle avait volontairement plongé dans l'entrée de son immeuble par -6°, sorte de tradition Bouddhiste conçue pour affermir les chairs et détendre l'esprit tout en encombrant le voisinage.
Moi : "Je vois ça... Vous pouvez bouger ?".
Elle est très jolie, me dis-je. En d'autre temps je me serais allongé à côté d'elle pour installer une sorte de complicité dans la douleur, mais n'oublions pas que je n'ai pas ma doudoune et que je suis marié.
Elle : "C'est le coxis...".
Aïe. De mémoire ça fait super mal mais on s'en remet vite. Une sorte de mal au cul un peu violent en somme.
Moi : "De mémoire ça fait super mal mais on s'en remet vite..."
Elle : "Oui mais là ça fait super mal..."
Moi : "Dans les films ils suggèrent de ne pas bouger le corps..."

Elle rit doucement.
Moi : "Sauf si vous me demandez mais je voudrais être sûr de ne pas vous faire plus mal..."
Elle : "Je vais demander au gardien de saler..."

Là je me dis qu'elle va mieux. Et aussi qu'elle est gentille, altruiste.
Moi : "On fait quoi ? Je vous lève ou j'appelle les pompiers ?"
Elle : "Je vérifie si je peux bouger les pieds".

Elle bouge ses pieds.
Elle : "Je peux bouger les pieds !".
Moi : "C'est plein d'espoir..."

Elle rit doucement.
Autour il y a son chapeau, son sac à main et un sac d'habits.
Moi : "Vous rentriez ou vous sortiez ?"
Elle : "Je rentre chez moi..."

Silence
Elle : "Vous vous êtes dit qu'un animal agonisait ?"
Héhéhé. Elle est drôle en plus.
Moi : "Effectivement, j'ai pensé à la saison du brame..."
Elle : "Je sais, c'est ridicule. Mais je pouvais pas faire mieux..."
Moi : "Pas de souci, je comprends."
Elle : "Bon... Je vais essayer..."

Elle plie les jambes, enfonce ses mains dans la neige. Elle ne sollicite pas mon aide, sans doute suffisamment gênée. Je l'aide malgré tout. Elle est toute chose, les yeux un peu en vrac, la tête qui tourne. Mais elle sourit...
Elle : "Merci, vous êtes gentil..."
Moi : "Je n'ai rien fait finalement. Vous allez très bien. Vous devriez vous reposer..."

A ce stade, dans un film américain ou dans la vie d'un célibataire, on enchaîne avec un "Vous voulez que je vous accompagne jusqu'à chez vous ?", ou un "Vous voulez prendre un café, on en a, il est délicieux...", ou "Vraiment si vous ne vous sentez pas bien il serait plus prudent de ne pas rester seule" (un peu lourd, histoire d'évaluer le terrain". Mais dans la vraie vie, on se tient.

Je m'assure qu'elle rentre dans l'immeuble saine et sauve. Elle me dit "Bonne année !". Je lui réponds "Bonne année ! Faites attention à vous...". Elle sourit et disparaît.

Je retraverse la rue, soudainement conscient d'être frigorifié.

Les ouvriers n'ont, je crois, rien vu d'un bout à l'autre.

Publicité
Tag(s) : #DIVERS
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :