C'est ce qu'a répondu mon fils, il y a quelques heures, quand je l'ai grondé parce qu'il ne m'écoutait pas ; "Mais papa, j'ai du clafoutis dans les oreilles !". Il a mis les mots ensemble en pleine conscience. A huit ans, ce n'est plus une erreur de langage, c'est un trait d'esprit. Il réinventait le coup de la banane dans l'oreille gauche, ex nihilo ! Le talent pur, la répartie surgie des eaux, telle le messie. Et le pire, c'est qu'il ne riait pas. Non content de jouer avec le langage, il affichait une profonde neutralité, en direct de l'Actor's Studio. Pince sans rire.
Il va grandir encore plus vite que je vais vieillir, je le sens. Hier, j'ai compris qu'ils savaient, lui et sa petite soeur, pour le "zizi dans le minou". Ils savent désormais que papa n'est pas juste leur papa parce qu'il a acheté des graines chez je ne sais quel marchand. Je vais peu à peu m'incarner et arrêter d'être ce machin posé là parce qu'il a épousé maman. La mère toute puissante, cette magicienne qui pond la vie, va enfin perdre de son unicité excessive. Progressivement, ils vont savoir qu'ils n'étaient que des tétars dans mes roupettes et j'espère que ça va les faire autant flipper qu'une pub MMA... Fais le malin petit homme, papa est là.
Je le regarde grandir avec des crampes au bide. Je subodore que je vais un jour me retourner en pensant : "déjà !?!". Déjà la voix qui mue, les boutons et les prises de tête ? Déjà la jeune fille qui traîne derrière lui en murmurant "bonjour m'sieur !" ? Oui, désolé, pour le moment je le vois hétéro, mon fils ; ceci dit, ces deux années à San Francisco et ce lapin géant, noir et nu, en plein Castro (le quartier gay) le soir d'Halloween auront peut-être laissé des traces indélébiles. De toutes façons je sais qu'il finira chez le psy à se plaindre de ses parents, c'est couru d'avance. Je suis sûr qu'il me reprochera mes heures sur mon ordi et mon téléphone greffé dans la main gauche. Il ressortira mes perruques et mes vidéos déguisé en femme ou en artiste peintre, il me fixera en disant "Papa, comment oses-tu me faire la morale alors que tu as montré tes fesses sur Internet ?!?"... Je le regarderai, silencieux ; puis je lui enverrai un mail avec un lien sur cette note. Et hop, Nostradamus ! Il est trop fort papa ! (On se fera des smileys...;-)
Tu vas bientôt te poser des questions lourdes. Et j'espère que tu seras plus léger que moi. Tu va flipper ? Pas tant que moi.
Bientôt quarante ans et l'impression d'être encore enfin un ado. Comme si le corps et la notion de mon propre temps vivaient leur vie séparément. Alors quand je vois mon fils faire le clown, danser en ondulant son corps, capter nos rires comme un trésor ultime, je me dis qu'il faut que je me dépêche d'être heureux comme lui.
Son enfance est la mienne. Et je ne veux pas grandir.
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