Voilà donc une de mes expériences cinématographiques les plus mémorables de ces 39 dernières années...
Dimanche pluvieux sur San Francisco. Dans ces cas-là il n' y a pas 36 solutions : soit vous restez enfermés toute la journée avec vos nains en fusion et sur le coup des 16h00 vous les fourrez à coup de BN organic dans le nez tellement vous êtes sur les nerfs ; soit vous allez au cinéma comme l'autre moitié de la population de la ville.
A cette heure-ci il ne restait que "Under the sea", un film au nom poétique qui aurait pu laisser penser à une exploration merveilleuse façon Coustaud, mais adaptée aux p'tits enfants ricains, avec des valeurs en plus et peut-être même un drapeau planté sur un rocher à la fin, avec Bernard Lhermitte en acteur principal.
En fait le pitch était encore plus palpitant : "40 minutes en 3D au coeur de la vie sous-marine, un spectacle exceptionnel". Je me suis dit 40 minutes c'est bien parce que si c'est nul au moins c'est court (pensée réservée d'habitude aux femmes de caractère). Et puis côté dialogues en Anglais, on était pas gênés pour la compréhension, le mérou n'est pas causant.
OK bingo. Je me ravitaille en M&M's, sorte de tradition, et en eau fraîche pour être dans le thon. On nous distribue des lunettes à l'entrée. "Pourquoi ils nous donnent des lunettes papa ?", demande ma fille qui ressemble soudainement à Michel Polnareff. "Ils ne nous les donnent pas ils nous les prètent, et c'est pour voir les requins de près comme si tu y étais. Tu vas voir c'est supeeeeeer, youpi !".
Nous nous installons. La salle est gavée de petits ricains, ce qui est tout à fait naturel compte tenu de la situation géographique du cinéma. Nous sommes assis bien au centre de l'allée, à mi-hauteur de l'IMAX. Pour ceux qui n'ont jamais profité d'un film en IMAX, il faut comprendre que l'écran est aussi haut qu'un immeuble et large qu'un terrain de tennis. Les gamins crient de joie de partout, c'est la fête au village et chacun se prépare à en prendre plein la vue !
Voix off de Jim Carrey ? Wouahoooo, c'est du sérieux. Je ne peux malheureusement pas partager cette information avec mes enfants qui sont calés dans le fond du siège et ont déjà terminé les M&M's alors que le film n'a même pas commencé. Mes lunettes sont sales, il y a une éraflure sur le verre gauche.
Bloup, bloup, bloup... Il y a de la bulle et du plancton, on ne peut pas le nier. "Papa j'ai mal au coeur !", me dit-elle. Bah oui, 200 grammes de M&M's en moins de 4 minutes, associés à un bain de mer grandeur nature et la bouche géante d'un poisson moche qui a des couilles à la place des yeux, ça vous ferait même vomir un légiste dans les Experts. "Moi aussi j'ai mal au coeur ma chérie, mais c'est normal il faut que tes yeux s'habituent, tu as le mal de mer...". Ce qu'on peut dire comme bêtise pour conjurer le sort...
Cela semble lui passer, elle ne vomit pas. Mon fils, quant à lui, est concentré sur les étoiles de mer et tente de les attraper, comme la moitié de la salle, ce qui me rassure sur le QI de ma famille. En effet, avec les lunettes 3D, on pourrait parfois croire que la sèche va se soulager sur vos têtes pour de vrai, et l'on se surprend à bouger pour les éviter. Ma fille soudainement pleine d'entrain s'est mise debout pour attraper des loutres, et bien entendu toucha les cheveux de la dame de devant qui se retourna aimablement sans trop se plaindre, elle qui essayait aussi de caresser les antennes du crabe. Communautés de sens en délire, parents flottant entre l'expérience blasée de l'adulte qui SAIT que l'on ne peut pas toucher le cul du thon, et de l'innocence de l'enfant qui vérifie quand même, on ne sait jamais, parfois c'est dingue la vie.
Pour ma part, j'ai la nausée. Il aura fallu 39 ans pour connaître mon premier mal de mer, dans un cinéma. Avec les lunettes abîmées, le mouvement de l'eau et des bancs de je ne sais quoi gris qui brillent, t'as l'oreille interne en vadrouille et l'estomac dans l'espadon. Burp. J'enlève les lunettes et finit le film en fixant le panneau "sortie de secours". Observer un écran IMAX 3D sans lunettes, c'est comme se retrouver dans les vapeurs d'acide d'un Jimi Hendrix dépressif.
Soudain... un requin.
Mais pas longtemps, il repart, même lui il se fait chier. Retour des loutres, des hyppocampes et des sèches, le suspense reprend son cours.
40 minutes d'étoiles de mer et de langoustines, le tout avec la nausée, des enfants qui remuent sur leur siège en criant à la vue d'une sardine : "Under the sea", une arnaque en trois dimensions qui fait vomir les humains et ne rend pas hommage aux mérous.
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