Je me pose cette question depuis tant d'années que je finis par me demander si elle a un sens. Et vous aussi, je le sais. Nous avons cela en commun dans le silence de nos cerveaux malades. Certains en parlent, d'autres non. Mais la rumeur est tenace. L'inconnu est partagé et la souffrance aussi. Dans les recoins des hémispheres se développent nos angoisses, névroses, frustrations, errances (Ramazotti), jalousies, dépressions, fantasmes, envies de suicide fugaces ou persistentes, tromperies infâmes et déviations perverses inavouables, comme des possibilités délicieuses, d'atroces bravades aux codes qui nous régissent. Notre esprit se promène dans le pêché, imagine des situations, anticipe l'inexistant et tourne en rond comme un hamster sous viagra. Et "quiconque n'a pas vu un hamster sous viagra n'a rien vu de la nature humaine" (Claude Lévy-Strauss, 1934, in La mousson chocolat, essai sur l'humidité au Sri-Lanka).
Qui suis-je ? disais-je. Un tas d'atomes hasardeux collés les uns aux autres et formant cet adorable corps musclé et délicat ? Un assemblage de peau, de cartilages et de poils, vaguement controlé par un ou deux kilos de cervelle dégoulinante planqués dans un crâne ô combien fragile ? Quand tout cela s'arrêtera, par la force des choses (ces maudites choses), que deviendront ces atomes ? Quelle glue spirituelle sensée colmater mon existence viendra résister à l'attaque du temps qui passe dans l'obscurité du néant ? Où mon âme ira-t-elle se planquer pour retrouver les âmes bâtées, les âmes disparues, les âmes aimées dans les orties ?
Ces questions forment la couche de base d'une recette infiniment acide, une bouillie infâme que je tapisse sur mes jours et mes nuits, une empêcheuse de vivre en rond. Qui suis-je ? Ou vais-je ? Pourquoi, comment ? Je voudrais parfois être un caniche ou une hirondelle, voltigeant dans les airs plus ou moins haut, libre de tous contrats, exempté de la moindre réflexion. Ne plus penser. Ou penser mieux sans doute. Comme un vol de caniches hors du charnier natal...
Bien entendu, penser mieux. Nous ne sommes pas des bêtes, juste les sujets momentanés d'une carte postale qui jaunit à vue d'oeil. Penser mieux, penser utile. Penser NOW et pas hier ou demain. Je voudrais devenir Maitre Shifu, ou en tout cas un type assez serein, vénérer le pouvoir de l'instant présent, de l'organique, de l'harmonie Japonisante, du mantra des villes, de la souplesse du Lotus (la position, pas le papier), des chakras des champs et des petites musiques douces à base d'eau qui coule sur de la mousse verte et pure. Méditer, revenir à la source de soi dans le silence d'une pensée qui s'arrête. Etre soi l'espace d'un instant, ancré dans le sol comme une bite sur le quai. Etre pur, être ciel, être eau, être ange (c'est étrange dit l'ange...).
J'ai l'impression que la réponse se dessine doucement, jour après jour, tandis que je vieillis. Agir. Agir. Agir.
Elle est là, la vraie méditation. Dans la technique, la réalisation, l'atteinte. Le regard porté sur un but et le corps en mouvement. Penser agir ne suffit pas, quand bien même la pensée est brillante. Se lever et faire le premier pas, comme un bébé. Recommencer, renaitre, réapprendre à marcher. Il m'en reste du temps pour marcher, puisque j'ignore combien de temps il me reste. Agir. Devenir un homme. Pas seulement pour la beauté du geste, pour la galerie ou l'histoire. Agir pour moi.
William Burroughs a dit un jour : "Je dejeune tout nu si je veux", et il avait tellement raison.
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