La campagne présidentielle qui s'annonce ne me fait pas rire. J'ai pourtant toujours aimé ça, les élections. J'adore voter. J'adore l'ambiance dans ces petites classes de maternelle où des citoyens généreux notent scrupuleusement que vous avez voté, accompagnant ce scrupule d'un "a voté !" de toute beauté. J'aime le rideau qu'on tire, les bulletins aux typographies diverses. En amont de ce moment si particulier, j'ai toujours eu un goût prononcé pour les vidéos de campagne, les candidats raides comme des piquets devant des yuccas bon marché, égrainant des promesses auxquelles on leur a dit de croire, tentant parfois des mimiques avec leurs mains ou leurs yeux. J'ai souvent été passionné par les débats d'entre-les-deux-tours, petit devant Giscard-Mitterrand, dont je ne sais si mes souvenirs datent du jour-même ou des multiples rediffusions que j'ai regardées depuis. J'aime les soirées électorales avec ces chiffres rouge ou bleus qui se tirent la bourre dans des infographies travaillées avec soin par des équipes pour qui cette soirée est l'aboutissement d'une carrière. J'aime l'intensité qui règne dans le pays pendant ces quelques semaines où l'on a le sentiment que tout est très important et que "si machin gagne on quitte le pays !".Malheureusement, j'ai comme l'intuition effrayante que cette petite mécanique est cassée et qu'elle n'amuse plus personne ; moi parmi les autres. Les révolutions arabes, les scandales, "la crise", les tueries, les bombes, les magouilles, les parachutes dorés, les passe-droits, la Grèce, les psychopathes, les agences de no-ta-tion, les dopés, les truands qui s'en sortent, les innocents qui crèvent, les CONTI, les exclus, les Corse, le chômage, l'Epad, les putes, les trahisons, les petites phrases, les milliards qui circulent, les vestes qui se retournent, les AAA qui se transforment en AA+, les lycéens qui se transforment en meurtriers violeurs, et la CONNAISSANCE DE TOUT CELA en temps réel... Tous ces mots et ces faits acides s'accumulent et créent un trop-plein étouffant. Pour ma part je suis gavé, à la limite de la nausée, dorénavant persuadé qu'AUCUN des pantins qui gesticulent devant moi n'a le pouvoir, les compétences et la dignité suffisantes pour relever mon pays, que dis-je, nos pays. Pas les moyens d'agir. Pas la grandeur d'âme et le courage nécessaire pour me donner confiance. AUCUN. Je les sens usés, tous, gris et moisis comme des rats de laboratoires ou des robots de série Z. Des costumes taillés dans des mots vides de sens, des effets de manche et des sourires en coin. Je me moque désormais de leurs étiquettes comme de leurs arguments, je n'y crois plus du tout, plus du tout.
Ces pantins coachés par des experts dégueulent leurs grossières postures et des contradictions qu'on a trop entendues, ruinant l'engagement de ceux qui partout en France croient encore en leur mission, ici et là, englués malgré eux et injustement dans le grand sac des "tous pourris". Nous, les gens, nous sommes habitués au baratin des éléphants comme le berger s'habitue au retour de l'hiver. On s'isole, on se replie, on se tient chaud et on vit avec en attendant que ça passe.
Si j'étais seul à penser cela dans mon coin, je mettrais ça sur le compte d'une quarantaine lucide et résignée. Pas encore totalement désabusé, mais déjà bien habitué. Cependant, autour de moi, de droite ou de gauche, quels que soient l'âge et l'origine, je sens surgir l'étincelle de la dégringolade, une gigantesque désillusion qui hésite encore entre la révolte et le cynisme, le combat ou le ticket d'Euromillions, mais qui au moins se pose la question. Agir ou se laisser porter. Râler au comptoir ou s'engager pour retrouver l'excitation démocratique. Fatigués, déjà bien entamés par le poids des responsabilités, on aurait bien aimé ne pas avoir à faire le boulot nous-mêmes, mais s'il le faut... Une vaste vague d'indignation vibre sous nos toits éparpillés, comme une onde invisible mais partagée, pour le moment informelle et non structurée, mal formulée, pas identifiée et purement instinctive. Mais mon petit doigt me dit que ça va bouger.
La frontière n'est pas loin entre la désillusion et l'espoir, la fuite et l'engagement ; il suffit parfois d'un mot, d'un homme ou d'une idée. Je les attends tous les trois de pied ferme, les yeux grand ouverts et les sens en éveil.
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