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Ma fille a aimé le piano très tôt. Elle devait avoir trois ans. Elle en a huit. Elle tapotait sur mon synthé comme tapotent tous les enfants. Mais elle tapotait plus longtemps. Elle a très vite essayé de faire des sons avec ses petits doigts potelés. Quand on a vu ça, on a souri. Quand elle a vu qu'on souriait, elle s'est mise à jouer davantage.

Moi qui ne sait toujours pas ce que je vais faire plus tard, je me retrouvais devant une future Hélène Grimaud. Parce que quand on imagine sa fille plus tard, on l'imagine jouer à Pleyel, pas dans un bar miteux ni une bouche de métro. Je lui ai appris les trois accords que je connaissais et très vite on lui a laissé penser qu'elle était douée. Alors elle est devenue douée. On a pris une prof de piano qui a confirmé. La prof a-t-elle confirmé parce que c'est quand même plus utile de flatter l'égo du père gaga que de lui dire que sa fille c'est Charlie Oleg et qu'elle ferait mieux de faire de la danse ou de la sculpture ? Nous on l'a crue, parce que ma fille c'est Hélène Grimaud (sans les loups) (mais elle adore les oiseaux).
En fin de première année, devant jury, elle a eu le diplôme qu'on donne en fin de deuxième année. Et l'année d'après celui qu'on donne en fin de quatrième année. Elle joue matin et soir, c'est facile, c'est beau. Moi je suis comme un niais amoureux quand elle joue et elle le sait alors elle joue encore et je suis comme un niais amoureux.
Puis cet été, avec les vacances, elle a un peu oublié le solfège. J'ai douté. Je me suis dit que Mozart n'aurait jamais oublié le solfège, ni Hélène Grimaud. Que peut-être elle faisait du piano pour nous, pour moi. Qu'en fait elle n'aime pas vraiment le piano, et que le solfège c'est aussi plombant pour elle que pour moi...
Dans le même temps, comme mon fils est un sacré comédien, on l'a inscrit au théâtre. On aurait pu l'inscrire aux échecs, au karaté ou à la piscine, mais en conscience, on a choisi le théâtre. Il est bon le bougre, du haut de ses dix ans. Il fait de l'impro, joue des scénettes, apprend à parler en public. Il adore ça. Adore-t-il vraiment cela ? Le fait-il parce qu'on lui a dit qu'il était bon comédien ou joue-t-il la comédie ? Il revient de ses cours emballé et l'attention qu'on lui porte se voit dans le regard de sa soeur qui, du coup, nous parle beaucoup de théâtre ces derniers temps.
Elle joue toujours au piano, parce que c'est une bourrique, mais rien ne dit qu'elle ne va pas insister un peu plus pour le théâtre. Son frère, dans le même temps, se trouve quelque affinité avec la guitare. Mais c'est un comédien et je sens qu'il voit dans la guitare le côté cool du rocker, pas le côté pénible des exercices de doigt. Je peux décider de l'inscrire à la guitare en un rien de temps, pour vérifier. Ou ne l'inscrire à rien de plus et le laisser faire tourner ses toupies Beyblade. Je peux ne pas l'emmener à la bibliothèque et le laisser devant Gulli ; ou l'inciter à lire le Prince des nuages, qu'il a dévoré, juste avant d'aller faire du skate... pendant que sa soeur jouait du Bella Sara Bela Bartok.
Nous avons le pouvoir. C'est flippant ces milliers de possibilités qui alternent entre émotions, projections de nos propres fantasmes, écoute des leurs et, enfouie au milieu de ce tas informe, la vérité de leur être.
Ils ont leur liberté entre nos mains.
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Tag(s) : #HUMEURS
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