...en tous cas mon blog !
Etape 1
Tu ouvres un
blog, nous sommes en septembre 2004. Tu ne sais rien de tout cela.
Juste envie de voir, par curiosité (tu es ouvert), par
professionnalisme (tu travailles dans une agence de com) et par envie
(tu aimes écrire). Tu ne sais pas si quelqu'un va te lire. Au début ils
sont une vingtaine et tu as deux commentaires. Ce n'est pas grave,
c'est déjà bien. Tu es toi-même et cette sincérité est appréciée.
Etape 2
Par le truchement d'un mélange de régularité (une note
par jour), de participation (tu commentes chez les autres) et de
créativité (tu as décidé de t'amuser), ton blog remporte un succès et
ton audience augmente en flèche. De vingt ils sont passés à deux mille
et cette histoire t'amuse davantage. Ils sont jeunes, vieux, homosexuels ou pas, elles sont
mères ou étudiantes, ils sont en couple, tes lecteurs viennent de
partout, tu te demandes qui ils sont. Tu es toujours toi-même mais tu
voudrais leur faire plaisir. Tu travailles ta sincérité pour ne pas
perdre ce début de succès qui, rappelons-le, est très relatif.
Etape 3
Tu varies les plaisirs et te lance dans la vidéo. C'est
aussi l'explosion des téléphones témoins, des soirées de blogueurs, des
potins, des parties enflammées, des républiques, etc. Les médias toujours à la pointe
viennent de découvrir ce monde étrange et, comme pour le porcin ou les
fesses de Carla, tournent tous leurs regards vers toi et tes semblables
pendant des mois. Comme tu étais là au bon moment, tu es dans les
regards, avec tes potes geeks, marketeux, avocats ou entrepreneurs. Au
premier rideau de lecteurs s'est donc ajouté celui des vidéo-spectateurs, des
journalistes, des agences de buz, des spameurs fous et des raclures de
tous poils. Ta fraîcheur en prend un coup parce que devant cette foule
immense il va falloir fournir ou mourir. Le grand brouhaha vient de
commencer, tu ne sais pas très bien ce qui se passe et où ça te mène
mais tu essaies de maintenir le cap. Une seule ligne de conduite,
refuser les sirènes. Tu t'isoles, t'exclus des fichiers de marketeurs,
retire tes Google ads (chérie arrête de cliquer, ça se voit) et marche
sans te retourner. Ouf, tu as échappé à la tempête et quand celle-ci se
retire, tu es toujours là. Mais ta sincérité en a pris un coup avec
tous ces gens à satisfaire, tu as quand même gonflé tes posts aux ormones pour les
rendre jolis et compréhensibles par le plus grand nombre. Tu t'es
TF1nisé. Comment parler de la même façon à autant de "cibles" ? Tu ne
sais plus très bien à quoi ça sert tout ça et tu te demandes si tu ne
vas pas arrêter ton blog. Tu ne le fais pas mais de nombreux amis de la
première heure passent à l'acte. La plus grande majorité d'entre eux,
tu ne les reverras plus.
Etape 4
Tu pars à l'étranger. Ton corps physique se déplace mais
ta culture, tes lecteurs, ton empreinte numérique sont en France. Tu fais
le grand écart avec les fesses dans l'océan, découvrant un univers
extraordinaire, le far ouest. Tu maintiens tant que possible une double
nationalité, alternant les langages en fonction de la position du
soleil et du réveil de tes potes. Dans le même temps, les social médias
explosent, voilà autre chose. Twitter et Facebook que tu avais d'abord
boudés te paraissent soudainement très amusants. Une nouvelle rapidité
d'exécution qui rend tes vieux posts lents comme des michelines. Avant
tu avais 5000 visiteurs et 20 commentaires, maintenant tu es
potentiellement en conversation avec 3000 personnes. Cela n'a rien à
voir, tu le sais. Dans un cas tu exprimais ta
créativité, dans l'autre tu échanges et tu découvres. Deux loisirs
aussi distincts que la poterie et la pêche à la mouche. Pour
communiquer avec 3000 personnes en moins de 140 caractères, tu as dû
réduire ta créativité à sa portion minimum, d'autant que dans ces 3000 il
y a désormais tes amis de la vraie vie, tes anciens camarades de
classe, tes ex petites amies, un professeur de langues et peut-être
même bien un prêtre. Tu ne vas pas étaler tes états d'âme devant
ceux-là, ceux qui te connaissent et savent qui tu es. Désormais tu dois
rester factuel, général, incisif mais correct, choisir ta cible l'espace d'un "status" en
oubliant les autres, sans parler de cette masse invisible de gens qui
ne disent rien mais te sondent l'âme. Impossible de s'étaler. Tu n'es
plus là pour cela. Désormais tu ne t'exprimes plus, tu communiques. Tu
es connectophile.
Etape 5
Besoin d'être connecté pour se sentir vivant. Tu fais
partie de ceux qui avaient peur de rater la boum du samedi soir, tu
devais en être. Tu aimes savoir, pas forcément avant tout le monde,
mais au moins en même temps que les autres. Tu aimes faire un bon mot
et récolter des compliments, et comme tu as peu à peu perdu le sens de
l'effort textuel (l'écriture serait-elle un muscle ?), tu réalises que
c'est tellement plus simple de faire 20 twitts de 30 mots plutôt qu'un
post de 600 mots. Tellement plus amusant de se sentir en réseau plutôt
qu'en haut d'une tour. Le blogueur poste et s'en va. Il attend
lentement les réactions, ici et là. Sur Twitter ou Facebook la sanction
est immédiate. Même impression de recevoir un commentaire mais pour
tellement moins de temps passé et avec tellement plus de monde. Et puis si tu fais un Twitt pourri, tu peux en refaire un mieux dans la seconde qui suit. La qualité ou la nullité filent avec la même vitesse dans les limbes des "pages précédentes". Tu ne
dis plus rien d'autre de toi que des éléments factuels, tu résumes un
état déprimé en un "got the blues today, personne a un remontant ?",
plutôt qu'un post pensé et réfléchi sur les mutations de ton existence.
En gagnant en connectivité, tu as perdu ta flamme. Plus ton univers
social est important, moins tu parles vraiment de toi. Twitter+Facebook sont le plus grand café du commerce du monde, et tu assumes parce que tu adores les conversations de comptoir, le petit café près de la vitre à observer les clients, les regards des uns et des autres sur les nouvelles du jour, ceux qui parlent fort, les vedettes du zinc, les timides, les joueurs. Tu es bien à te sentir humain mais tu n'iras pas te confier devant tout le monde. Cette partie là de toi devra trouver un autre terrain d'expression.
Etape 6
Tu n'as pas mille solutions, et nous en sommes là. Soit
tu arrêtes de bloguer, soit tu le refais sérieusement mais en retrouvant, je ne sais par quelle magie, l'émotion d'origine. Peut-être faut-il se distancier avec
ton audience, fermer les commentaires pour ne pas t'émouvoir ; car c'est plus fort que toi, quand tu
connais tu veux devenir ami, et plus tu as d'amis moins tu peux en dire
sur toi, comme sus-mentionné. Tu ne feras pas le coup de réouvrir un blog anonyme pour
expulser ton besoin de sincérité car ta connectophilie est désormais
assumée. Tu ne supporteras pas plus d'une semaine le silence de tes 12
visiteurs et tu finiras par appeler deux ou trois potes pour leur dire,
sous le sceau du secret, que tu as un nouveau blog. Tu ne le feras pas
car tu as vu tous ceux qui ont essayé s'y casser les dents. Ou alors tu dois changer plus profondément, élever le niveau. Arrêter de chercher à plaire, limiter les recettes faciles, et simplement dire ce que tu penses. Retrouver, après tous ces voyages, l'essence de ton être, re-comprendre ce qui t'a poussé là.
Le temps est rare et il faut choisir ton loisir. Ecrire ou parler. Offrir ou partager.
Etape 7
Je rentre en France cet été. Retrouver mes racines, ma famille, mes
amis. Et commencer une nouvelle ère...
De quoi sera faite cette étape 7...? On en reparle ici ou là...
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